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Mai 2018

DANS CE NUMÉRO:

• JOVANA LOUIS, Supermodel & Fashion Designer

• Le conditionnement collectif

• Smells of Love

• Monologues à Boutillier

• Le Trou de Fer,  L’Île Intense

• Mother’s Love as Natural as Animal Instincts

• May Day, Ascencion, Jour du Drapeau Haitien, La Pentecote,         Memorial Day, Haitian Heritage Month

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• Idées de lecture

For your edification or enjoyment, here is a list of books and articles worth reading.

Résumé – En faisant recours à l’anthropologie, à la littérature et à l’histoire haïtiennes, l’article explore les liens qu’entretient le vodou d’Haïti avec le handicap et la maladie.


Le vodou, la déficience, la chute

par Denis Poizat [Maître de conférences à l’université Lumière Lyon 2]

IDEES DE LECTURE 01Le vodou d’Haïti nous aide à explorer les arrière-mondes de la déficience et de la maladie. Tournons-nous vers ce pays des Caraïbes, première République noire dont on célébrait, en 2004, le bicentenaire de l’indépendance. Combien de personnages en ont écrit la fresque? N’en citons qu’un, le chétif Toussaint Louverture . qu’on surnomme « fatras bâton » du fait de sa constitution fragile, étant lui-même « presque infirme » . D’autres, en revanche, sont de plus sinistre mémoire : le roi Christophe , par exemple, les deux présidents à vie Duvalier, le général Cédras ou, dernièrement, Aristide, curé des pauvres défroqué.

Romain Gary et André Breton comprennent, au début du xxe siècle, combien Haïti présente une expérience saisissante. Michel Leiris salue le récit de William B. Seabrook . tandis que naît la société d’ethnologie haïtienne, attirant vers elle savants et intellectuels haïtiens, africains, européens, américains. Haïti figure, dans les années 1930, l’un des pivots de la réflexion sur la négritude de l’étudiant Senghor.

Aucune énigme à découdre ici, sinon la quête de quelques traces, références ou sédiments qui nous parlent de la diversité humaine dans le panthéon vodou et dans la littérature haïtienne. À évoquer ici le vodou haïtien, on se plaît à citer Justin Lhérisson : « Dans ce pays, l’impossible est possible et le possible impossible. Retenez bien cela et vous ne vous étonnerez de rien, ou plutôt vous vous étonnerez qu’on puisse encore s’étonner de quelque chose. »


 Transformation

Moreau de Saint Méry fut l’un des premiers à décrire, en les condamnant, les rites religieux des esclaves arrivés à Hispaniola, mais la première description ethnographique du monde vodou ne paraît qu’en 1885.  Qui serait tenté d’y voir une religion ancestrale, que les siècles auraient affadie ou folklorisée, devrait admettre que rien n’est pur dans le vodou. La colonie n’a pas perverti une religion qui lui préexistait. Le vodou est le fait de la confrontation des esclaves provenant de différents pays d’Afrique aux rares Indiens Arawak, mais surtout fruit du frottement avec les colons chrétiens. Pas de pureté donc, ni d’orthodoxie véritable, mais un syncrétisme qui, depuis le lointain Dahomey jusqu’à Bahia, au Brésil, constitue l’arc de genèse, de circulation et de transformation du vodou. Ses rites, pour savants qu’ils puissent être parfois, ne sont pas toujours fixés. Ils laissent place à cent pratiques différentes . Son clergé concède une part importante aux femmes : hounsi, mambos qui, comme les sorciers houngans, savent tracer sur le sol avec une rare dextérité les vèvès, formes symboliques, à l’aide de farine, de cendre, ou d’un autre procédé. Cette diversité donne à entendre la récitation des pater alors qu’on en appelle dans le même temps à l’esprit Damballah. La cloche de l’église catholique, du temple protestant ou des témoins de Jéhovah résonne quand on frappe le tambour dans les lakous . Au point, en effet, que les spécialistes doutent aujourd’hui qu’il s’agisse seulement d’une religion , bien que l’État haïtien ait reconnu le vodou comme telle en 2003. C’est plus que cela : un art de vivre .qu’accompagnent de constantes métamorphoses. Il était pénalement prohibé jusqu’à la révision du Code pénal, en 1953. Deux principales forces lui ont été hostiles : la présence américaine en Haïti entre 1915 et 1934 et la campagne catholique de la « renonce » en 1941-1942, tant on redoutait son air de révolte contre les persécutions politiques et policières.

Un art de vivre donc, car les esprits pénètrent tous les pans de l’existence. Chacun leur doit empreinte ou signe : amour, santé, éducation, travail, nature, pouvoir. En observant cette sorte de « paganisme d’Occident », cela nous permet, écrit Alfred Métraux en 1957, « de renouer avec notre vieil héritage classique ». Le vodou « nous séduit aussi un peu à la manière des contes de fées en nous transportant dans un monde magique sans nous demander d’abdiquer nos habitudes et nos liens avec le présent ».

Dans ses formes publiques et domestiques, le vodou irradie tout. Alfred Métraux ne manque pas de relever ce qui frappe aujourd’hui encore le visiteur s’enquérant de la santé du paysan sur la sente d’un morne : « Pas plus mal ! » est la réponse assurée. Alfred Métraux y voit l’affirmation selon laquelle toute bonne fortune aurait, d’une manière ou d’une autre, trait à quelque tractation avec les esprits.

Le monde politique haïtien, à commencer par les héros de l’indépendance, n’en était pas éloigné, pas moins sans doute que le tyran Duvalier père, médecin spécialiste du pian et ethnologue, qui sut asseoir en partie son pouvoir sur la connaissance du vodou et amplifier, par une forme d’indigénisme , le recours à son usage. Ce mouvement de l’indigénisme haïtien (1920-1940), observé par l’anthropologie et l’histoire des religions, révèle, comme en Afrique et dans les Amériques, le recours à la culture populaire pour l’édification d’une littérature parfois nationaliste. Elle a ouvert les intellectuels haïtiens à la reconnaissance de ce qui fut longtemps méprisé. Nègre, médecin, anthropologue, intellectuel, tel est le portrait de Jean Price Mars qui réfracte à lui seul tous les regards portés sur le vodou.

Nous verrons, malgré les risques de folklorisation à laquelle une rapide présentation s’expose, que le rapport du vodou avec la déficience puise d’abord aux sources du rite. Cependant, nous tenterons de montrer que ces points renvoient, notamment dans la littérature haïtienne, à une conception inquiétante de la déficience.

Brossons maintenant quelques aspects du vodou dans les liens qu’il établit avec la déficience et la maladie.


Lwas

Le panthéon vodou, selon l’écrivain haïtien Louis-Philippe Dalembert  se trouve « au cœur des corps ». Faiseurs d’ordre et de désordre, les esprits les traversent. Ils les possédent comme un cavalier son cheval, entraînant transes et danses, érotiques parfois, autour du poteau central . Il arrive que leslwas (les esprits) agressent le corps et tourmentent l’esprit. Ainsi, les êtres possédés par l’esprit Damballah-Wedo, que les vodouisants comparent à Moïse, bégaient . Le ko krasé (corps écrasé), dekonpoze (décomposé), demanbre(démembré) est le corps malade, mais il peut être aussi le corps possédé. Petit bon ange pour l’esprit, gros bon ange pour le nom , kadav ko (corps cadavre), on ne sait quelle part de l’individu participant au rituel est assaillie. Le corps est ainsi donné comme a priori vulnérable dès lors que nul esprit ne le protège.

Qu’un possédé mange un mets préparé pour un lwa, c’est l’esprit lui-même qui s’en repaît. Les personnes initiées succombent à cette conquête au point que, dans certains cas, des femmes procèdent à des mariages mystiques, ritualisant des épousailles avec l’esprit qui devient à la fois époux, parfois même père ou mère. C’est moins la justice que la pitié que les vodouisants sollicitent des esprits . Leur mansuétude doit être flattée, faute de quoi ils peuvent envoyer sur les hommes de grands tourments. Ainsi, la folie, d’après Métraux, « est presque toujours un châtiment surnaturel  ». Capricieux, les esprits peuvent jurer, blaguer, boire comme des outres, et exiger des hommes nourriture, obéissance et promesses. Lorsque mal nourris, ils le font savoir. Antoinette Z’haubans « réclame du sang ou, à la rigueur, une bouillie de manioc au lait, bien sucré ». Lors de certaines cérémonies, l’officiant jette alentour fruits secs, maïs grillé, cacahuètes pour les esprits des morts n’osant pénétrer dans le péristyle ; ils sont, du reste, le plus souvent misérables et infirmes, rapporte Alfred Métraux . Les écarts au culte dû aux esprits seraient punis par certains troubles : le mal kadi (épilepsie), par exemple, serait la juteuse spécialité de certains houngans qui ne soignent que des maladies surnaturelles.

Crainte des esprits donc, dont les noms sonnent de manière proche et lointaine : Agaou Frégate, Ogou-ferraille, Marinette Pied Cassé, ou encore Legba, ancienne figure du panthéon dahoméen que les vodouisants ont métamorphosée en un vieillard impotent marchant avec des béquilles et surnommé Legba-pied-cassé . C’est lui qu’on invoque avant tous les autres esprits dans les cérémonies car il est le gardien des barrières, l’intercesseur des hommes auprès des autres esprits. C’est lui, comme garde des frontières, qu’on sollicite pour guérir les maladies des trous du corps , comme son équivalent Exu dans le Candomblé du Brésil. L’on trouve Zaka, qui boite également, affecté d’une lésion pianique  et qui se manifeste aux hommes vêtu en paysan pauvre, mais aussi Ti Jean petro, « nain à un seul pied », que l’on rencontre au Brésil sous le nom de Joazinho . Et puis, on cite Bossu Trois Cornes, qui compte parmi les esprits du Dahomey, où il aurait été « un monstre sacré » servi par les rois eux-mêmes.

Autres croyances ; celle d’abord qui confère aux zobops le pouvoir de se métamorphoser en créatures prodigieuses : « Ils allongent leur tête, durcissent leurs traits et se transforment, selon leur désir, en boucs, en coqs géants ou nains » Ils sont le produit de l’imagination populaire comme en témoignent les minutes des tribunaux ecclésiastiques. Nombre de sorciers, porteurs du « point loup garou », ont la capacité de se changer durant la nuit en animal : vache, cochon ou chat ; ils en profitent pour jouer des tours à des passants. La frayeur, en gâtant le sang de leurs victimes, génère ainsi quantité de maladies .. L’on mentionne également la possibilité d’acheter une âme, en bouteille ; les plus redoutables étant celles d’anciens sorciers qu’un « baigneur de cadavre » a capturées pour les vendre. La proximité de ces âmes avec des mauvais esprits rôdant dans les campagnes, épousant parfois l’allure de monstres, évoque les noms de Ti-Jean Pied Chèche, Ezili-jé-rouge, Marinette-bois-chèche, par exemple, qui, terrorisant les voyageurs, demanderaient même, par duperie, des sacrifices humains. Les descriptions de ces esprits oscillent. Ici, l’on trouve Ezili kokobe (la recroquevillée) et là, l’on côtoie la Grande Ezili, perclue de rhumatismes, qui se traîne sur les genoux. Des esprits, tel Baron Samdi, portant redingote, haut-de-forme et lunettes de soleil, semblent bien identifiés alors que d’autres ont disparu ou sont oubliés. Il est difficile, en effet, de retrouver trace du tohossou, esprit « des enfants anormaux et monstrueux adorés au Dahomey  ».

Dans un autre registre, il n’est pas impossible de rencontrer des « expéditions » au détour d’un chemin. Il s’agit pour le houngan d’envoyer la mort à un individu, s’appuyant en cela d’abord sur saint Expédit et sur Baron Samdi. Les maladies issues d’une expédition sont difficiles à soigner tant la mort est agrippeuse. Le samedi et le mois de décembre, en règle générale, seraient plus dangereux que toute autre période si l’on est exposé aux maléfices.

C’est le sort de certains vodouisants, une fois passés de vie à trépas, que de séjourner un an et un jour dans l’eau. Lorsque le froid les gagne, ils sollicitent les vivants qui, s’ils ne répondent pas à la requête, sont accablés par de graves problèmes de santé.

Entre autres aspects, le culte voué aux jumeaux, faisant intervenir les prodiges de la génétique, s’étend aux malformations anatomiques. Le fait, par exemple, qu’une personne naisse « avec les doigts collés ou six doigts prouve qu’elle a mangé son frère dans le ventre maternel  ». En Haïti, et plus largement dans la Caraïbe, qu’une femme enceinte sursaute en apercevant une personne « infirme » ou un crapaud, c’est le nouveau-né qui sera marqué par une malformation .

Cessons cette énumération pour nous saisir de l’élément du vodou le plus connu, la zombification.


Zombi

Dans le lexique du vodou élaboré par Alfred Métraux, le zombi est « un individu dont un bokor. a enlevé l’âme et qu’il a réduit en servitude ». Sorte de mort-vivant, le zombi a nourri toutes sortes de fantasmagories. Deux sources les irriguent principalement. Celle de l’Afrique d’abord, et de sa « sorcellerie » ; mais aussi l’imaginaire européen « projeté sur les soi-disant sorciers et possédés par le diable». Cependant un troisième courant traverse le vodou, de nature plus politique que mystique : celui de la servitude. C’est la mémoire vive de la dépendance, de la réduction et de l’amoindrissement de l’esprit. Le zombi incarne le souvenir de l’esclavage. Il est à la fois hybride et l’un des marqueurs de la conscience nationale haïtienne.

Voici l’un des courts récits dont Alfred Métraux truffe son œuvre : « Moi-même, à Marbial, j’ai bien pensé faire la connaissance d’une zombi. Les paysans, affolés, vinrent me chercher en pleine nuit pour m’en montrer une. Je trouvai une malheureuse folle, d’aspect farouche et qui gardait un silence obstiné. Ceux qui l’entouraient la contemplaient avec une terreur mal déguisée. Ce n’est que le lendemain que la zombi fut identifiée : une démente échappée de la maison où ses parents la tenaient enfermée  » Si cela ne nous dit rien de l’existence d’une véritable zombification, au moins en savons-nous un peu plus, au passage, sur l’enfermement. Cependant, Laënnec Hurbon  ne dédaigne pas citer des travaux. attestant l’usage de substances permettant une plus ou moins longue léthargie de personnes qui, s’éveillant, se retrouveraient captives et, en quelque sorte, esclaves. Mais c’est peut être à la signification de la mort en elle-même qu’il convient en premier lieu de s’attarder. En effet, la mort de l’individu frappe d’abord l’entourage. Les proches vérifient la réalité du décès, craignant un retour du mort parmi les vivants. Le rite du desounen consiste ainsi à détacher l’esprit protecteur auquel le défunt avait consacré son existence . La dépouille emportant avec elle toutes ses maladies, il arrive que l’assemblée lui bourre les poches, en quelque sorte, d’autres maux. Une femme, rapporte Métraux, soudoya un « baigneur » pour laver le corps du mort avec l’eau où elle avait trempé ses propres plaies, nourrissant ainsi l’espoir que le mort les emporte avec lui.

On est étonné de voir, en suivant un cortège mortuaire, qu’arrivée à l’entrée du cimetière, la clique de cuivres, solennelle jusque-là, entonne soudain un air plus vif. Tubas et buggles s’agitent et le cercueil porté à bras d’homme oscille d’abord, puis vire en rythme et se balance. Il s’agit, en le tournant en tous sens, d’égarer le mort pour qu’à son réveil, s’il est zombifié, il n’apparaisse aux vivants. Outre qu’ils sont gardés par la présence de Baron Samdi et, le cas échéant, par sa femme La grande Brigitte, les cimetières sont parfois le théâtre d’intenses activités économiques: fossoyeurs fournissant des ossements à des sorciers pour quelque préparation. Il convient, dans ce cas, de repérer ce que fut le passé des défunts, notamment parce que les talents, les imperfections ou les maladies se transmettent au-delà de la mort.

La croyance populaire confère à la zombification la faculté de faire perdre raison au zombi. Une autre histoire rapportée par Métraux  fait état d’une jeune fille zombifiée, trop grande pour entrer dans le cercueil, dont il avait bien fallu plier le cou et dont on avait, par accident, brûlé la plante des pieds avec une cigarette. Elle fut retrouvée des années après sa mort, bien vivante, la tête penchée mais sans raison recouvrée, et portant les stigmates de sa blessure aux pieds. L’on peut se perdre dans mille conjectures sur les affabulations, la déraison ou la vraisemblance de ces histoires. Le fait est qu’on les raconte, comme en ce proverbe : Zonbi ki goute sèl, pa mande rete (Le zombi qui mange du sel ne demande pas à rester).

Certes, nous sentons bien que tout cela peut être teinté de savantes et anthropologiques explications, mais certains, médecins notamment, ont souhaité analyser avec les outils de la science psychiatrique cet ensemble de phénomènes. Quel est ce peuple qui semble comme aimanté par le vodou ?


Nation

Beaucoup s’est dit et écrit à propos du vodou, au cœur d’une nation pathétique, pour reprendre l’expression de l’écrivain Jean Métellus. La surenchère ethnologique à laquelle s’expose le pays, sans en tirer du reste grand profit, n’est pas sans susciter des engouements étonnants chez les obervateurs. Peuple héroïque, plus encore, messianique, telle semble l’analyse de Bernard Hadjadj. Peu de peuples, en effet, ont supporté tant de dictatures  On ne s’étonne pas, alors, de ces vers de Price Mars : « Ce peuple qui chante et qui souffre, qui peine et qui rit, et qui danse, se résigne-t-il ? » ou de cette affirmation d’Émile Ollivier : « Notre substance est tissée de défaites et de décompositions. Et pourtant nous franchissons la durée, nous traversons le temps, même si le sol semble se dérober sous nos pas. »

Mais certains ont émis des hypothèses d’une autre nature. La pratique du vodou serait liée à un trait pathologique largement répandu. L’association du vodou à des descriptions de pathologies psychiques n’est pas nouvelle. En 1931, paraissait à Port-au-Prince Vaudou et névrose, sous la plume de Justin Chrysostome Dorsainvil. La capitale haïtienne est alors un lieu de débat pour la psychiatrie : la transe vodou est-elle proche de la grande hystérie de Charcot ? De nombreux diagnostics sont posés . On se questionne : il semble difficile de concevoir qu’autant de personnes dans le même pays puissent être sujettes à des troubles psychiques de cette nature. Au Brésil, à propos du Candomblé, l’on s’interroge aussi: « Si la possession en effet n’est qu’une crise hystérique, pourquoi y aurait-il, à Bahia, et seulement à Bahia, une telle proportion de malades ?» Certains, alors, faute de réponses satisfaisantes, considèrent que la transe ou l’allure de possession sont un phénomène normal dans certaines civilisations.

L’allure extatique des personnes, sur lesquelles les esprits paraissent avoir passagèrement mais totalement pris barre, semble dirigée, mais peut-être est-elle juste suggérée. Louis Mars  affirme que « la crise vaudouesque correspond à un état mental hystérique artificiellement créé par la suggestion ou l’hypnose », mais, observe Métraux, tout de même, ces personnes qu’on dit hystériques n’ont rien de véritablement désordonné, elles paraissent au contraire, toutes proportions gardées, assez mesurées et complaisantes. Voyons la scène qu’il rapporte: « C’est le moment que choisit Legba pour descendre sur une très jeune fille qui tomba à terre en se débattant au milieu de violentes convulsions comme pour fuir l’être invisible qui s’efforçait de la mater. Elle finit par céder et l’on profita de son abandon pour la relever. Elle tomba alors à genoux et resta ainsi les bras ballants, la tête mollement penchée sur la poitrine, au milieu des hounsi qui saluaient par leurs chants la présence du dieu. Puis la possédée, sortant de sa léthargie, reprit sa place dans le cortège comme si de rien n’était et l’on se remit en marche  » Laënnec Hurbon insiste  sur le rapport qu’entretiendraient des patients avec le bokor, atteints fréquemment, selon lui, de troubles psychiques. Mais, d’après lui, la maladie étant envoyée par les esprits, c’est à nouveau vers eux qu’il faut se tourner pour guérir ces patients ; « l’univers de l’esprit s’avère être le monde d’expression du drame de la reconnaissance pour le sujet vodouisant. Présenter un sacrifice aux lwas, se soumettre aux interdits des lwas, c’est permettre à la présence de l’autre de traverser le désir, c’est cesser de se laisser entraîner, happer par sa propre image spéculaire  c’est accéder à la parole ».

Faut-il trancher entre ce qui relève de l’histrionisme, de l’exhibitionnisme et la satisfaction que procure le rituel vodou à des gens souvent très pauvres de figurer, de temps à autre, comme des personnages importants dans le quartier ou le village? Faut-il, comme le prétend Roger Bastide, associer la possession à une confession silencieuse, une cure vivante et dansante qui n’aurait rien, ajoute Alfred Métraux, du sinistre divan psychanalytique? Ou faut-il admettre avec Émile Ollivier que les fêtes sont les splendeurs des pauvres?

Comment ne pas s’étonner, note enfin Métraux, de voir des personnes manipulant des barres de fer incandescentes, mais comment ne pas relever, aussi, qu’un regard un peu appuyé révèle qu’elles les tiennent par le bon bout… Doit-on ignorer la part de comédie, comme cette femme possédée qui épargne les taches à sa robe neuve et blanche, et cet autre qui s’interrompt dans son rôle de possédé pour répondre à son voisin ou rire d’une blague lancée par l’assemblée?

Si des diagnostics sont posés sur les vodouisants en transe, les avis se portent aussi vers l’ignorance du monde rural dans l’explication classique des causes des maladies ou des déficiences. Combien de récits montrent en effet que les déficiences ou les maux sont imputés à des maldioks , des sorts ou des malédictions ? Johanne Tremblay. souligne qu’existent les maladies dyab, bondyé et maladie lwa, sollicitant tour à tour différents systèmes de guérison ou d’intervention : médecine moderne, intervention des esprits ou de la magie. Ainsi, les matrones des mornes (fanm saj, sages-femmes), coupant encore le cordon ombilical avec un tesson de bouteille ou une lame « Gillette » rouillée, sont des vecteurs du redoutable tétanos. Et l’on se trouve en face d’au moins deux explications : mourir le corps raide du fait des loups garous ou du fait de la lame rouillée. L’observateur voyant la matrone qui, pour améliorer les conditions de l’accouchement, ajoute à la tisane quelques brindilles de nid d’oiseau ou une clé (pour que cela s’ouvre) plonge lui-même dans un état de perplexité profonde.


Chute

La métaphore de la zombification comme aliénation de la raison est l’expression d’un symptôme de dégradation. Une fois établis les parallèles entre le zombi et la servitude de l’esclave caribéen, l’on peut discerner également un signe de déchéance collective dont est responsable la ruse d’un système politique décadent. Naufrage en effet, et punition, ou encore vengeance, que cet abandon à la déraison : « de vrais regards de zombis, de demeurés », écrit Anthony Phelps . Frappante description de la zombification généralisée du peuple haïtien que donne Frankétienne, décrivant « une kyrielle de zombis pellagreux dans des rizières marécageuses ». Ils sont ces « fantômes muselés, nasillant au-dessous du silence, les zombis ont le visage défiguré, des yeux vitreux, des paupières en accent circonflexe, un nez en apostrophe, des oreilles envirgulées, des lèvres entre guillemets ». La littérature haïtienne n’a pas manqué de décrire l’enclos de la folie, ni d’évoquer la relation qu’entretiennent l’imaginaire populaire et la création littéraire avec la démence, la possession ou les troubles de l’esprit.

La zombification s’étend au peuple en une décadence collective, se portant aux nouveaux cœurs des villes, leurs bidonvilles. Rafael Lucas  montre ce grouillement dans les interstices de la ville, où naissent des êtres abrutis par la férocité : « La pluie fait pousser des nouveaux zombis, on en voit qui sortent des trous et des recoins de la ville. » Nombre d’écrivains haïtiens relatent ce déferlement épidémique de la dégradation, ils sont eux-mêmes comme hantés par cette figure du déclassé de l’esprit, automate lointain: « Les nouveaux protagonistes, écrit Rafael Lucas, sont parfois des personnages déclassés, des marginaux, des fous. » Et s’enchaîne la description de Louis-Philippe Dalembert « Démarche marine. Marmonnement. […] Épave indolente qui s’inscrit naturellement dans la mouvance du temps. Ni Diogène des Tropiques, ni artiste marginal » Désacralisation, banalisation, débâcle, détachement au bout du compte de tout processus magique. Société à vau-l’eau, comme les pluies torrentielles, lavalas, emportant hommes et esprit des hommes dans leur pente. La figure du zombi déclassé et esclave va plus loin encore, elle est celle de l’ordure et de la pourriture.

« Qu’avons-nous été sinon la preuve même qu’en cette bonne ville du Cap qui se prend pour une autre on peut pourrir armé du sens du ridicule en cercles restreints de zombies, vieux cadavres à répétition installés dans la moisissure? », écrit Émile Ollivier . Port-au-Prince est Port-aux-crasses sous la plume de Dalembert. Par le délabrement des institutions, celui de systèmes politiques dévorants, par l’effet d’une nature qui n’est plus pourvoyeuse mais croqueuse d’hommes, c’est de l’univers de l’homme dévoré et de son naufrage que se détourne le regard. Sa condition ultime, à cet homme défait, est la perte des repères.. Le fatras, qui désigne les ordures en Haïti, est le fatras bâton du peuple tout entier, pris dans une chute générale. Port-au-Prince est ville d’immondices, ville d’ordures: « ville où les microbes ont imposé leur règne triomphal sur les vaccins », écrit Émile Ollivier , elle est « vomie par la mer  ». Les individus s’y démembrent, s’y déclassent, devenant aveugles, aphasiques, déments, dans une ville fangeuse qui est « le marché de l’indigence, le parvis de la mort sans cesse recommencée ». D’un pays en débris « il ne subsiste plus qu’un pays léprosé, se désagrégeant en poussière, en rien» ; devenu un pays inconvenant, aux montagnes sans peau , ses habitants le seraient tout autant devenus ; « Quel merdier ! Tout un pays de merde… C’est dans cette merde que nous avons pris racine, que nous avons bourgeonné, que nous avons fleuri et flétri »

 Proximité, donc, entre déficience et poisse générale de la cité. La déficience est témoin de la chute, elle signe le passage de la roture au dépotoir. La dégénérescence s’atteste dans la perte des sens et dans la déraison. La géographie du pays, son allure et ses reliefs sont eux aussi déficients : mornes pelés, rivières au bord desquelles des lavandières battent le linge dans la poussière ; « elles le rinceront dans un filet d’eau, bave d’épileptique qui serpente au milieu des cailloux».

Cette lente dégradation collective, nous la lisons sous la plume de Lyonel Trouillot: « Amoncellement d’oiseaux oisifs, nous sommes les nains du mémorable, les meilleurs artisans de la contrefaçon […] ce n’est pas un pays ici mais fabrique d’échouages épiques, un lieu-dit, un herbage, précipice pour danseurs de corde, colin-maillard d’aveugles nés avec la folie des grandeurs. » Tout s’échoue, tout est vu par le filtre de la dégradation ; les tyrans sont eux-mêmes porteurs de la marque d’une inquiétante allure, le « général ivrogne et bègue » qu’évoque Émile Ollivier . dirige des sbires à propos desquels l’écrivain se demande: « Peut-être étaient-ils infirmes, le visage mutilé. Peut-être n’avaient-ils jamais eu de visage. Leurs mains, leurs doigts sur la gâchette de leurs mitraillettes étaient si crispés qu’ils se confondaient avec l’acier de leurs armes et celles-ci devenaient le prolongement de leurs corps, volumineux, gigantesques, pareils à des troncs de campêche . » On songe aussi, s’il fallait un exemple, au cinéma de Raoul Peck, à cette image d’un homme torturé par les macoutes de François Duvalier qui, ensuite, devient boiteux, têt chod et vagabond. On observe enfin, comme le souligne Rafael Lucas, dans le démembrement la phase ultime de la dégradation. C’est le « châtiment suprême » infligé au corps de Dessalines mis en morceaux et aux restes de Duvalier, qui furent déterrés et dispersés. Intégralité du corps contre peur du corps mutilé, ainsi se traduit, selon lui, la conscience haïtienne des corps, qui ne peuvent se penser qu’entiers.


Salut

Monde et hommes lentement se putréfient, gardant en mémoire cette phrase du curé Dutertre, et tentant d’y survivre: « leur servitude est le principe de leur bonheur et leur disgrâce la cause de leur salut  ». Certes, en Europe, les exorciseurs catholiques existent et prospèrent, qui marmottent ou qui hurlent. Les rebouteux, guérisseurs, faiseurs de malheurs et marabouts abondent. Les eaux des fontaines de Rome luisent de mille piécettes, les ursulines de Loudun, abonnées jadis aux transes mystiques, ont une large descendance. On la retrouve en multitude dans les églises cathodiques américaines qui ne sont pas en reste dans le nombre de transes et d’évanouissements. Le problème, en un sens, n’est pas là. Il est en dessous, dans le tréfonds du sentiment collectif d’infamie. À entendre ces récits, dans ce contexte, dans cet imaginaire aussi, la chute la plus rude, la plus aboutie, qui semble sans salut, est celle qui conduit à l’affreuse déficience et au démembrement.

Remerciement à Rafael Lucas pour sa relecture et ses conseils.

SOURCE:  logo-cairn   Reliance 3/2008 (n° 29) , p. 9-17


REFERENCES
  • C.E. Di Chiara, Le dossier Haïti, préface de Léopold Sedar Senghor, Paris, Tallandier, 1988
  • W.B. Seabrook, L’Ile magique. En Haïti, terre du vaudou, préface de Paul Morand, Paris, Phébus, 1997, première édition 1929.
  • D. Bechaq, « La construction d’un vodou haïtien savant », dans J. Hainard et coll. (sous la direction de), Vodou, Genève, meg, 2008.
  • H. Laënnec, Les mystères du Vodou, Paris, Gallimard, 1993
  •  J. Hainard, P. Mathez, O. Schinz (sous la direction de), Vodou, Genève, meg, 2008.
  •  Y. Tipenhauer, « Les intellectuels haïtiens et le vodou », dans J. Hainard et coll. (sous la direction de), op. cit., 2008
  • D. Damoison, L.-P. Dalembert, Vodou ! Un tambour pour les anges, Paris, Autrement, 2003
  • A. Monnier, « L’île du Docteur Métraux », dans J. Hainard et coll. (sous la direction de),op. cit., 2008
  • J. Tremblay, Mères, pouvoir, santé en Haïti, Paris, Karthala, 1995
  • A. Métraux, Le vaudou haïtien, Paris, Gallimard, 1995, p. 87.
  • C. Nadjman, « Transe, sang, danse », dans J. Hainard et coll. (sous la direction de), op. cit., 2008
  • M. Le Bris (sous la direction de), Vaudou, Paris, Hoëbecke, 2004
  • G. Leti, L’univers magico-religieux antillais, abc des croyances et superstitions, Paris, l’Harmattan, 2000.
  • F. Degoul, « L’effet de serf ou les retentissements de l’esclavage colonial dans l’imaginaire haïtien de la zombification », dans J. Hainard et coll. (sous la direction de), op. cit., 2008.
  •  W. Davies, Vaudou, un chercheur américain dévoile le secret des faiseurs de zombis, Paris, Presses de la Cité, 1987.
  • B. Hadjadj, L’an prochain à Port-au-Prince. Sortir de l’esclavage, Paris, Maisonneuve et Larose, 2007.
  • J. Price Mars, Ainsi parla l’oncle, Port-au-Prince, Imprimeur II, 1998, p. 20, cité par B. Hadjadj, op. cit.
  • Louis Mars, « La schizophrénie en Haïti », Bulletin du Bureau d’ethnologie série 3, nos 17, 18, 19, décembre 1958, janvier-mars 1959, Port-au-Prince, Imprimerie d’État.
  • L. Hurbon, « La conjonction des imaginaires européens et africains autour du vodou », dans J. Hainard et coll. (sous la direction de), Vodou, Genève, meg, 2008
  • L. Hurbon, Les mystères du vaudou, Paris, Gallimard, 1993
  • L. Hurbon, Dieu dans le vaudou haïtien, Port-au-Prince, Éd. Henri Deschamps, 1987.
  • C. Sugier, Haïti terre cassée, Paris, L’Harmattan, 1996.
  • A. Phelps, Moins l’Infini, 1972, p. 110-111, cité par R. Lucas dans « L’esthétique de la dégradation dans la littérature haïtienne », Revue de littérature comparée, Klincksiek, 2, n° 302, 2002.
  • É. Ollivier, La discorde aux cent voix, Paris, Albin Michel, 1986
  • É. Ollivier, Mère solitude, Paris, Le Serpent à plumes, 1999
  • É. Ollivier, Passages, Paris, Le Serpent à plumes, 1994
  • L. Trouillot, préface de Rue des pas perdus, Arles, Actes Sud, 1998

 

 

• Idées de lecture – “L’initiatrice” de Margaret Papillon

Let’s celebrate the Battle of Vertières with books.

Books to read

 


“L’initiatrice” de Margaret Papillon

Résumé:

Haïti, années 1970-1980 – Thierry Brouard est un adolescent qui, à dix-sept ans, a gardé encore toute son innocence ; ce que son père, Peter Brouard, a du mal à digérer. En effet, ce dernier, dans sa tête de macho invétéré, trouve le fait absolument inadmissible. En général, dès que ses fils atteignent l’âge de 15 ans, il prend l’initiative de conduire ceux-ci dans des maisons closes pour les dégourdir, les déniaiser, comme il aime à le répéter. C’est ainsi qu’il avait toujours procédé pour ses aînés, poursuivant ainsi une longue tradition familiale vieille d’un bon demi-siècle.

Mais, pour le benjamin, le refus de ce rituel est total, car il est follement amoureux de Christelle, sa girlfriend, belle comme le jour, et ne rêve, secrètement, que de perdre sa pureté dans ses bras.

Suzanne Brouard, sa mère, appuie pleinement la position de son fiston, au grand dam de son mari.
Pour contourner le problème et vaincre les réticences de son rejeton, Peter Brouard, exaspéré par l’attitude jugée peu virile de son fils, fait venir de province, Louloune, une jeune fille en fleur, de condition modeste, à qui il confie la lourde tâche d’ouvrir à Thierry, le réfractaire, le monde merveilleux de la volupté charnelle.
Mais, comment Louloune allait-elle s’y prendre pour accomplir ce tour de force alors qu’elle-même était à peine nubile ?
Ces adolescents, vivant dans une Haïti au temps de la dictature du patriarcat, où le machisme faisait loi, s’en sortiront-ils ?L’initiatrice, une histoire magistrale sur l’adolescence où les sentiments nobles occupent leur vraie place. La grandeur d’âme s’étale ici dans toute sa dimension la plus humaniste.L’initiatrice, une œuvre aussi sur l’amour et l’amitié. Une chronique pleine de minis drames, mais non moins… farcie de petits bonheurs… qui deviendront… grands.

IDEE DE LECTURE 00


These books were carefully selected for your edification and to commemorate the Battle of Vertières on November 18, one which was decisive to the independence of Haiti. Please enjoy and make your own suggestions to contribute to this collection.

IDEE DE LECTURE 02 IDEE DE LECTURE 03IDEE DE LECTURE 01


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articles & chronicles


• Idées de lecture

For your edification or enjoyment, here is a list of articles worth reading



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En vente sur Amazone, Fnac, Chapitre, Dilicom, CyberScribe, le format papier du livre historique tant attend – Les bénéfices de vente serviront à la création de l’annexe de l’école “Mixte de la Liberté” pour les enfants déportés de la R.D, dirigée par le Révérend Frantz Grandoit. Bientôt en signature: En Haiti ( Ministère de la Culture ) et dans la Diaspora (via les Consulats)…

 


LECTURE 13


LECTURE 14


LECTURE 15

• IDÉES DE LECTURE

VICTOR, GARY - L'escalier de mes desillusions

Le Mot de l’éditeur

« Tout comme il existe un cimetière des éléphants, j’ai imaginé un cimetière des récits. Ils sont devenus des fantômes qui se sont mis à me hanter avec insistance quand j’ai commencé à descendre l’escalier de ma vie, un escalier que j’ai découvert pavé de désillusions qui se révélaient au fur et à mesure que les masques des amours s’estompaient, que se dévoilaient les raisons profondes de leurs jeux, que je constatais, ahuri, atterré, que l’esprit humain avec toute sa fierté, ses tentatives parfois ridicules pour se hisser sur le trône des dieux, reste désespérément empêtré dans sa gangue animale. »
Les convulsions de la terre, en cette fin de soirée de janvier 2010, ont fait une brèche énorme dans les murs de ce cimetière dont parle l’écrivain Carl Vausier. Redoutant l’annonce de la mort de son ex-femme Jezabel, qu’il continue à aimer en secret, et de sa fille Hanna, toutes deux disparues, il est hanté par les récits qu’il n’a jamais voulu écrire, récits pour la plupart mus par la mort. Et reviennent sans cesse dans ses pensées les trois personnages clés de sa vie : son père, René Vausier, son ex-femme Jezabel et bien sûr lui-même, le Carl Vausier de sa mémoire.
Dans Maudite éducation, Gary Victor nous avait entraînés dans les allées d’une adolescence particulière. Ce nouveau texte plonge dans les profondeurs de la vie d’un homme pour en ramener des oublis plus que singuliers, des blessures aussi secrètes qu’elles sont tenaces et douloureuses. Dans les abysses de la mémoire gisent parfois des étrangetés qu’un séisme peut réveiller.

WRI-Author VICTOR, GARYNé à Port-au-Prince en 1958, en exil permanent dans son tiers d’île comme il aime à le dire, Gary Victor, journaliste, dramaturge, écrivain, est l’auteur d’une œuvre littéraire importante qui explore sans concessions les mondes intérieurs les plus singuliers. Son regard aigu sur la société et ses conflits fait de lui un auteur à la fois incontournable et inclassable. Il a publié une quinzaine d’ouvrages dont À l’angle des rues parallèles (prix du Livre insulaire, 2003), Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin (prix RFO, 2004), Le Sang et la Mer (prix Casa de Las Americas, 2012) et Maudite éducation (2012


• IDÉES DE LECTURE – “Le meilleur des mondes” by Aldous Huxley

Ce mois-ci, nous aimerions proposer comme lecture l’ouvrage d’Aldous Huxley, LE MEILLEUR DES MONDES, qui même étant une science-fiction regorge d’idées d’actualité. Ne manquez pas de télécharger ici. Voici ce qui est dit par d’autres concernant cette œuvre:

Dans ce livre visionnaiMeilleurDesMondes.jpgre écrit dès 1932, Aldous Huxley imagine une société qui utiliserait la génétique et le clonage pour le conditionnement et le contrôle des individus. Dans cette société future, tous les enfants sont conçus dans des éprouvettes. Ils sont génétiquement conditionnés pour appartenir à l’une des 5 catégories de population. De la plus intelligente à la plus stupide: les Alpha (l’élite), les Bétas (les exécutants), les Gammas (les employés subalternes), les Deltas et les Epsilons (destinés aux travaux pénibles). Le “meilleur des mondes” décrit aussi ce que serait la dictature parfaite: une dictature qui aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s’évader. Un système d’esclavage où, grâce à la consommation et au divertissement, les esclaves “auraient l’amour de leur servitude”… 

SOURCE:

 

 

 

 

• ATIS LAKAY Michele Voltaire-Marcelin

WRITER 2


A force to reckon with, this multi-talented phenomenon will entice and beguile and snare you in her intricate and delicate web of poetry, art, performance, and glamour … I don’t know how she does it, but yes, she is the geisha that uses all of her charms and charisma to mesmerize you and keep you riveted to whatever she serves, asking for more. Be ready for an experience not soon to forget, meet the one and only…WRITER 1

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caresse de demoiselle

dans l’incendie des roses
qui brûlent le jardin
je vis pieds nus
quelle merveille

je regarde encore le calendrier d’août
malgré les rumeurs vaines
l’été est hors d’haleine

je viens à vous

déshabillée en chair de femme
ma peau en feu
comme un soir couleur de pêche
mes cheveux fous en auréole d’ombellifères
tout embaumée de passiflore
je viens à vous
et je vous offre
prenez tout
mon rire cascade de réséda
les arcs-en-ciel de mes bras
les aiguilles lumières de mes doigts
mon sexe étoile photophore
et pour chasser les sortilèges
le bleu mystère de mes paupières
et mon éventail d’opéra
prenez je vous le donne
ce vertige de colibri qui s’échappe
de ma poitrine
comme d’une volière soudain ouverte
quand je vous vois

je suis pays de sources vives
ouvrez vos mains que je ruisselle
depuis la nuit de mes aisselles
jusqu’à la blessure des roses

les libellules viennent
goutte à goutte
boire la pluie à mes paupières
moi je garde pour votre soif
mon canari rempli d’eau douce

entrez dans mes yeux
venez dans mes cheveux
mon bel amour
quand elle veut
la vie est douce comme une caresse de demoiselle

michèle voltaire marcelin  (Amours et Bagatelles – Cidihca)

*Frêle et fragile, de la famille des libellules, la demoiselle vit souvent au bord de l’eau.


Insomnia

night flows endlessly between my eyelids
refusing to enter
i cannot sleep
and have started to count lovers
instead of sheep
some names i do declare
escape me and some i will confess blessed me
some flung their love at me while others
slipped it behind me gentle like a shadow
and once i found a ring inscribed
with someone’s name
and kept it
but you my dear
i chose
eyes opened wide as were my arms
to claim you all
although you are as elusive as sleep
i’ve woven your name under my skin so deep
so deep
night flows silently
it is like a river
and i want to drown
in it

michèle voltaire marcelin


PERSONNALITE 123

I sat under the palm fronds, safely ensconced in the folds of Manzèlore’s wide skirt that smelled of  ti-baume, of fey kowosol and other wild herbs;  only a sliver of moon illuminated the sky. Corn crackled as it grilled on an open fire and Manzèlore, the kindest, most generous soul I have ever known,  who  now lives in the land of truth — I call her name without diverting her from the path of the dead –  Manzèlore would say Pitit mwen (although I always knew I was her special child, she called flowers and plants, all animals and every child hers as she spoke to them gently, watering the first, caressing the others, braiding my wild hair and feeding us all) Pitit mwen, she would repeat as she removed the kernels from the corncob, shaking off the heat as she made them dance in her palm, and she would call out Krik! and eagerly, I would respond without a beat Krak! and she would tell me stories of angels with gossamer wings and of Tezin, master of the waters; of the peasant who sought to marry her only son with a princess, of the magical orange tree, of female werewolves who removed their skins at night to fly in the countryside. She would change her voice for each character and she would sing and I carry her voice inside me, I carry it in my heart as I sing lost fragments of songs that come to me randomly at night : ti pye zoranj pouse pouse (grow little orange tree) …. or manman o manman men koulèv la ape manje’m (mother o mother the snake is eating me) or ensel ensel miyon miyon, ensel badyo’m nan ( my one, my only precious child)…

So I was ecstatic when the FIAF (French Institute Alliance Française) through Professor Etienne Télémaque, contacted me for a Krik?Krak! event during their World Nomad series celebrating Haiti. It gave me the opportunity to say Manzèlore’s name –an honor I never refuse — to engage in a Tim Tim? Bwa Chèch! Nou bwè pwa? session of Haitian riddles with the audience; to tell the love story of Tezin, to say a Frankétienne poem to Frankétienne himself — a blessing I will long remember — along with poems of Syto CavéJames Noël and of Tiga;to sing with Martina Bruno and Buyu Ambroise and to recreate briefly in the Skyroom Theater of the FIAF, one of the evenings I hope all those present will carry — as I do — in their hearts.  Click here for photos of the event and until I see you again, I end my story the way Manzèlore would end all her stories: e yo banm youn ti kout pye ki fè’m ateri isit la….(I was gently kicked until i reached these parts)

Michèle Voltaire Marcelin

• IDÉES DE LECTURE

Margaret Mitchell Armand presents a cutting edge interdisciplinary terrain inside an indigenous exploration of her homeland. Her contribution to the historiography of Haïtian Vodou demonstrates the struggle for its recognition in Haïti’s post-independence phase as well as its continued misunderstanding. Through a methodological, original study of the colonial culture of slavery and its dehumanization, Healing in the Homeland: Haitian Vodou Traditions examines the socio-cultural and economic oppression stemming from the local and international derived politics and religious economic oppression.

by Margaret Mitchell Armand  (Author)
by Margaret Mitchell Armand (Author)

While concentrating the narratives on stories of indigenous elites educated in the western traditions, Armand moves pass the variables of race to locate the historical conjuncture at the root of the persistent Haïtian national division. Supported by scholarships of indigenous studies and current analysis, she elucidates how a false consciousness can be overcome to reclaim cultural identity and pride, and include a socio-cultural, national educational program and political platform that embraces traditional needs in a global context of mutual respect. While shredding the western adages, and within an indigenous model of understanding, this book purposefully brings forth the struggle of the African people in Haïti. [Amazon.com]